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Bonheur (Happiness) – French translation – מיכאל גורביץ'
מחזאי ובמאי

BONHEUR

 

Comédie

 

de Mikhaël Gourévitch

 

 

 

texte français de Laurence Sendrowicz

 

 

 


Personnages :

Le Réparateur de télévisions / Le Présentateur

Vivi – jeune femme

Professeur Yossef Eïni – expert

Professeur Mordechaï Dlatotkin – expert

Shmouel Boganim – un spectateur

Élishéva Boganim – sa femme

Félicien – petit ami ou mari de Vivi

Le Père – père de Félicien

L’Adolescent / l’Ange

Le Commandant – premier joueur de cartes

Plotnik – deuxième joueur de cartes

Troisième-Homme – troisième joueur de cartes

 

Remarque de l’auteur :

Plotnik et le professeur Dlatotkin sont joués par le même comédien, Troisième-Homme et Eïni sont aussi joués par le même comédien. Ceci donne aux scènes 9 et 10 leur dimension ironique.

 


L’action se déroule dans un petit immeuble à un étage et sur une scène de théâtre.

Dans la profondeur de la scène, trois espaces différents sont délimités grâce à des rideaux qui peuvent coulisser, chacun sur un rail différent, dispositif qui leur permet de s’ouvrir sur un espace précis ou de le masquer. Ceci assure un passage rapide d’une scène à une autre.


Premier Prologue

 

Le salon de Vivi.

Un canapé sur lequel est assis le Réparateur de télévisions qui zappe avec la télécommande. Le clignotement de l’écran se reflète sur son visage. On entend les voix des différentes chaînes.

 

Le Réparateur (très fort, afin de couvrir le bruit de la télévision) : Moi aussi, j’ai failli me marier mais en dernière minute, elle est partie. Encore aujourd’hui, je me demande pourquoi. Ça m’a foutu en l’air. (Vivi, un tablier autour de la taille, apparaît de la cuisine, elle est en train d’essuyer un plat. Le Réparateur éteint la télévision)

Ça y est, j’ai compris.

Vivi : C’est quoi ?

Le Réparateur : Elle marche parfaitement, votre télé, le problème, c’est la parabole.

Vivi : Ça se répare ?

Le Réparateur : Tout se répare.

Vivi : C’est que j’ai invité nos parents à dîner ce soir, dans ma cuisine, c’est le foutoir et je dois encore déplacer le canapé, faire entrer la grande table…

Le Réparateur : Madame, je ne peux rien pour votre dîner sauf si vous m’invitez, auquel cas, tout ce que je pourrais faire, ce sera de manger, parce que pour ce qui est de la cuisine, je ne suis pas doué. En revanche, je peux vous réparer la parabole en moins de deux, c’est juste un câble de déconnecté. C’est ouvert sur le toit ?

Vivi : Sur le toit ?

Le Réparateur : Oui, la porte qui donne accès au toit, elle est ouverte ?

Vivi : Je vais vous chercher la clé.

(elle sort)

Le Réparateur : Vous avez un téléviseur LCD Sony, vingt-neuf pouces, c’est un super appareil, ça ne tombe jamais en panne ce genre de bécanes, le hic c’est que si un jour il y a un problème, c’est la cata, une vraie galère pour réparer.

Vivi (revient et lui tend la clé) : Voilà la clé du toit.

Le Réparateur : Je monte et je redescends. (il sort en fredonnant un petit air, qui est celui de la chanson qui sera reprise par l’Adolescent à la scène 5) lalalalala…

(On entend, off, sa chanson et ses pas dans les escaliers)

Vivi (écoute comme si elle connaissait cet air, puis s’assied sur le canapé. Lorsque la voix du Réparateur s’éteint, elle complète par la dernière phrase musicale) : lalalalala.

(le rideau se referme)


Deuxième prologue

 

Le Présentateur apparaît devant le rideau – c’est le comédien qui jouait le Réparateur. Il porte une espèce de costume à paillettes et n’affiche que gaîté et bonne humeur.

 

Le Présentateur : Bonsoir ! Me revoilà. Dans toute ma splendeur. Vous m’avez vu par ici, vous m’avez vu par là, et me voilà de nouveau devant vous, même rôle, même entrain, ravi de vous voir tous et de pouvoir vous accueillir ici, dans cette superbe salle conviviale où règne déjà une ambiance du tonnerre ! Quant au spectacle que vous allez voir aujourd’hui, il est merveilleux ! Je vous garantis des rebondissements, des stars en pagaille, de la musique, bref, tout ce que vous aimez. La pièce est sublime, avec une super histoire, des super chansons, des super comédiens, un super humour, bref, ça va être un super spectacle. Et en prime – vous aurez un message. Eh oui, derrière le divertissement se cache un super message. Qu’avons-nous d’autre à vous proposer aujourd’hui ? Ah oui, des experts ! Comme à la télé, mais en mieux. Ils expliqueront et analyseront tout ce qui ne vous semblera pas clair, ce que je n’espère pas mais on ne sait jamais, merci de les accueillir, professeur Eïni et professeur Mordekheï Dlatotkin !

(les deux experts entrent sur le plateau)

Bonsoir messieurs.

Les deux : Bonsoir.

Le Présentateur : Je suis en train de vous présenter à notre merveilleux public. Votre rôle consistera simplement à suivre la représentation en spectateurs et à monter de temps en temps sur le plateau pour nous faire part de vos pertinents commentaires. Comme à la télé.

Dlatotkin : Absolument et très volontiers. Grande est notre curiosité.

Eïni (le coupe) : Absolument… absolument…

Le Présentateur : Je vous remercie beaucoup. Nous attendons tous avec impatience vos explications éclairées. C’est un grand jour pour le théâtre.

(il leur tend deux programmes)

Eïni : C’est quoi ?

Le Présentateur : Le programme. Vous pouvez le consulter en attendant.

Les deux : Merci, merci beaucoup.

(les Experts sortent de scène)

Le Présentateur : Un grand merci au professeur Eïni et au professeur Mordekheï Dlatotkin. Quant à vous, cher public, je ne vous demande qu’une chose : installez-vous confortablement dans vos fauteuils et profitez. Comment s’appelle notre spectacle ? Bonheur ! Comme à la télé. Ce ne sera donc que du bonheur ! Nous vous aimons. Parce que vous êtes notre public et que nous sommes votre théâtre. Le théâtre du Han. Aujourd’hui plus que jamais. Pourquoi ? Parce que.

(il se tord de rire)

Et avant de commencer, pour vous mettre un peu dans l’ambiance, je demande à toutes nos stars de venir exécuter à votre intention la Danse de la joie.

(le rideau s’ouvre. Entrent les comédiens qui exécutent la Danse de la joie. Une fois le numéro terminé, se fait la mise en place du plateau pour la première scène)


Intermède

 

Le Présentateur : Et après cette ouverture particulièrement joyeuse concoctée pour vous par nos chers comédiens, nous pouvons commencer…

(sonnerie de téléphone dans la salle)

Le Présentateur : Oh-oh… j’entends un téléphone. 

(il cherche d’où vient la sonnerie. Dans la salle sont assis Shmouel et sa femme Élishéva. La sonnerie continue. Shmouel répond)

Shmouel : Allô ?

Élishéva : Shmouel, tu déranges.

Le Présentateur : Non, non, madame, laissez-le parler, c’est nous qui ne voulons pas vous déranger. On va attendre qu’il termine sa conversation et on continuera après.

(Entrent les comédiens qui jouent Félicien et le Père, ils regardent eux aussi, tout comme le présentateur, les deux spectateurs dans le public)

Shmouel (au téléphone) : J’arrive tout de suite. (il se lève, à Élishéva) Je dois partir.

Élishéva (le retient par le bras) : Tu dois quoi ? Partir ? Mais tu as dit que tu venais avec moi. Où est-ce que tu dois aller ?

Shmouel : Le commandant vient d’être arrêté, ils ont besoin de garants.

Élishéva : Je viens avec toi.

Shmouel : Non, non, reste, je les rejoins au commissariat et je reviens. Je t’attendrai dehors à la fin du spectacle.

Élishéva : Non, Shmouel, je ne suis pas d’accord, tu vas faire un poker, je le sais, tu vas encore une fois jouer aux cartes.

Shmouel : Jouer, mais tu dérailles ! Tu me prends pour un fou ou quoi ?

Élishéva : Non, juste que c’est plus fort que toi.

Shmouel : Élishéva, s’il te plaît, ne me fais pas de scène, surtout qu’ils en font de bien meilleures, dans ce théâtre, alors reste assise, regarde, profite du spectacle et on se retrouve dehors dans… (au présentateur) Elle dure combien, la pièce ?

(les trois comédiens répondent en même temps)

Le comédien qui joue Félicien : Une heure et quart.

Le comédien qui joue le Père : Une heure vingt.

Le Présentateur : Une heure dix à tout casser.

Shmouel (à sa femme) : Tu as entendu ? Dans une heure, on se retrouve dehors.

Élishéva : Pourquoi ne peut-on jamais rester tranquillement assis et profiter ensemble de quelque chose ?

Shmouel : Après le spectacle, on ira prendre un pot dans le café d’à côté, je te promets. Bon, je dois y aller.

Élishéva (s’agrippe à lui) : Shmouel, ne t’en va pas, tu entends, je n’en peux plus.

Shmouel : Élishéva, tu es hystérique. Arrête. On se retrouve dehors.

(il sort)

Élishéva (dans son dos) : Shmouel ! (elle se rassied.

Les comédiens qui jouent Félicien et le Père retournent à leur mise en place du plateau)

Le Présentateur : Ça y est, c’est fini ? Cher public, si je peux me permettre un conseil, afin que vous profitiez intégralement du spectacle, je pense qu’il serait bon d’éteindre vos téléphones portables, sauf si vous attendez un appel particulièrement urgent.

Bon, eh bien, commençons. L’action de cette pièce se déroule dans un petit immeuble, sur trois niveaux. Au rez-de-chaussée habite le père et nous allons tout de suite voir comment son fils, Félicien, lui propose de déménager. Scène première.


Scène I – Félicien propose à son père de déménager

 

Une table couverte d’une nappe. Sont assis Félicien et son Père, qui terminent de boire un café. Le Père, un homme âgé, élégamment vêtu, prend une dernière gorgée tandis que Félicien débarrasse la table.

 

Félicien : Alors voilà. Tout est vert là-bas. Il y a des arbres, une pelouse, une piscine, une salle de musculation. Tu peux manger au réfectoire ou faire la cuisine dans ton appartement. Tu seras entouré de gens…

Le Père : Tu veux te débarrasser de moi.

Félicien : Papa, tu sais que si jamais il t’arrivait quelque chose, je m’en voudrais toute ma vie.

Le Père : Qu’est-ce que tu as, là, dans ce sachet.

Félicien : De la paperasse.

(Félicien sort avec la vaisselle. Le père prend le sachet et en tire une chaussure de femme. Félicien revient, voit son père avec la chaussure, la lui prend des mains et la remet dans le sachet)

Félicien : Euh, c’est…

Le Père : C’est quoi ?

Félicien : Il y a une nana dans le coin qui sème ses chaussures. Comme une fleur son pollen. J’aurais aimé être détective. (il sourit) Ou papillon.

Le Père : Comment va Vivi ?

Félicien : Tu montes chez nous pour le dîner, n’est-ce pas ?

Le Père : Oui.

Félicien : Si tu pouvais ne pas parler de cette chaussure, je t’en serais reconnaissant. (il va pour sortir. S’arrête) On ira voir l’endroit demain ?

Le Père : Ça suffit, je ne veux plus en entendre parler ! Et rassure-toi, tu n’auras pas à t’occuper de moi, pas même un jour. Pas même une minute. Tu n’auras même pas à appeler un médecin. Et d’ailleurs, je te préviens : si jamais tu m’envoies à l’hôpital, je te poursuivrai jusque dans tes rêves. (un temps) Voilà. Je vais tomber, et toi, tu vas entendre un coup de sonnette. Tu iras ouvrir.

(il se lève et sort avec sa tasse à la main. On entend alors comme une chute, suivi par le bruit de casse de vaisselle)

Félicien : Papa ?

(on sonne à la porte)

Félicien : Entrez.

(apparaît l’Adolescent, une valise à la main. Félicien le regarde, perplexe)

L’Adolescent (sourit) : Bonjour.

Félicien : Bonjour.

L’Adolescent : Je cherche du travail.

(le rideau coulisse)


Scène 2 – Vivi

 

Vivi somnole sur son canapé. On entend un bruit de porte qui s’ouvre puis se referme. Elle se réveille et se lève. Félicien apparaît, bouleversé et effrayé, son sachet à la main.

 

Vivi : Le dîner est prêt.

Félicien : Mon père ne viendra pas.

(il pose son sachet sur le canapé et enlève sa veste)

Vivi : Qu’est-ce qui se passe ?

Félicien : Il a eu une attaque je pense et maintenant il est paralysé. Et il peut même plus parler.

Vivi : Tu as appelé un médecin ?

(Félicien s’assied sur le canapé)

Félicien : Il me l’a interdit… Avant qu’il s’écroule, il s’est passé quelque chose d’étrange… (il se lève) Je vais appeler un médecin, évidemment que je vais appeler un médecin (il va pour sortir. S’arrête) On a sonné à la porte. Un gamin est entré… je vais appeler un médecin.

(il sort. Vivi jette un œil dans le sachet. Il revient)

Félicien : C’est occupé, chez le médecin. (courte pause) Je vais retourner voir ce qui se passe chez lui… (il va pour sortir. Essaie de se souvenir de quelque chose) C’était quoi… Un rêve que j’ai fait… Peu importe, j’appellerai


d’en bas. (il va pour sortir. S’arrête) Le numéro du médecin. (il revient sur ses pas, entre dans la cuisine)

Vivi : Tu as laissé quelque chose ici.

(elle tire la chaussure du sachet et l’enfile : elle lui va parfaitement. Vivi prend ensuite la télécommande et allume la télévision. S’élève alors les voix du début de la scène 3. On sonne à la porte)

Vivi : Entrez.

(apparaît le Commandant. Il a une chaussure à la main. Regarde Vivi. Courte pause)

Vivi : Bonjour.

Le Commandant : Excusez-moi, la chaussure, c’est à vous ?

Vivi (regarde en direction de la cuisine puis à nouveau le Commandant) : Je pense que oui.

(elle prend la deuxième chaussure, glisse son pied dedans. Les deux chaussures lui vont parfaitement et font la paire)

Le Commandant : Nous jouons chez Plotnik.

Vivi : Plotnik… ?

Le Commandant : Deux étages en dessous.

Vivi : Dans la cave.

Le Commandant : Vous êtes seule ?

Vivi : Très.

Le Commandant : J’ai trouvé cette chaussure… dans les escaliers… elle criait au secours. La partie continue.

(Vivi tourne la tête vers la télévision qui clignote)


Scène 3 – La cave

 

Une table. Dessus, une bouteille de vodka, des cartes à jouer et de l’argent. Shmouel est assis dos au public, Troisième-Homme à sa droite. Plotnik s’agite dans la pièce. Le Commandant est debout, songeur.

 

Plotnik : Tu as déjà perdu combien ?

Le Commandant : Cinquante mille.

Plotnik (à Troisième-Homme) : Et toi ?

Troisième-Homme : Deux mille cinq cents. Et toi ?

Plotnik : Vingt mille.

(Shmouel rit)

Le Commandant : Il se marre.

Plotnik : Attends, attends, la nuit est encore longue.

Le Commandant (à Plotnik, le regard tourné vers le haut) : C’est qui, la fille d’en haut ?

Plotnik : Un canon, pas vrai ?

Le Commandant : Elle habite seule ?

Plotnik : Comment je pourrais savoir ? Moi, je vis dans la cave.

Troisième-Homme : Allez…

Le Commandant : Tu as distribué ?

Shmouel : Oui.

Le Présentateur (apparaît, au public) : La belle femme d’en haut s’appelle Vivi, quant au mystérieux individu qui a trouvé la chaussure, nous l’appelons le Commandant. Et nous sommes dans la cave.

(il sort. Le Commandant va s’asseoir)

Troisième-Homme : Je passe.

Plotnik : Mille.

(il pose l’argent au milieu de la table)

Le Commandant : Je suis.

Shmouel : Mille et encore deux mille.

(il pose deux mille au milieu de la table)

Plotnik : Je suis.

(il ajoute mille)

Le Commandant : Je suis.

(il ajoute encore mille)

Shmouel : Pour voir.

Élishéva : Shmouel !

(les hommes n’entendent pas)

Plotnik : Une paire.

Le Commandant : Brelan.

(Plotnik s’attrape la tête, désespéré)

Élishéva (se lève, puis lance, de sa place dans la salle) : Shmouel ! (au public) C’est mon mari là-bas. Je savais qu’il allait jouer, il me rendra dingue. Shmouel !

(Shmouel ne réagit pas)

Bon, je vais lui téléphoner.

Le Commandant : Montre.

(le téléphone sonne sur scène. Les quatre personnages tirent leur portable, Shmouel répond)

Shmouel : Allo ?

Élishéva : Shmouel !

Shmouel (affolé) : Élishéva ? Le spectacle est terminé ?

Élishéva : Tu as recommencé !

Shmouel : Qu’est-ce que tu racontes ? On est au poste de police. Le Commandant s’est encore fait arrêter… Je m’arrange pour la caution et je reviens.

Élishéva : Arrête de mentir ! Je te vois.

(Shmouel regarde à droite et à gauche, paniqué)

Shmouel (aux autres, tout en couvrant le micro de son téléphone) Il y a une fenêtre ouverte quelque part ? (au téléphone) Où es-tu ? Tu es sortie ?

Élishéva : C’est toi qui joues, assis sur la scène !

Shmouel : Quelle scène, Élishéva ? Où es-tu ?

Élishéva : Je suis dans la salle, monsieur. Et je te vois parfaitement bien. Tu es assis sur la scène avec trois autres types et vous jouez aux cartes.

Le Commandant : Raccroche et montre-nous ton jeu.

Shmouel : Attendez un instant, elle est complètement hystérique.

Élishéva (au public) : C’est moi qui suis complètement hystérique…

Shmouel (au téléphone) : Élishéva…

Élishéva : Oui ?

Shmouel : Écoute-moi, d’accord ? Tu es simplement hystérique, je ne sais pas de quoi tu parles, j’en ai encore pour quelques minutes ici et je serai devant le théâtre quand le spectacle se terminera. Ma chérie, je te demande de me faire confiance, tu sais bien que je ne mens pas.

Élishéva (au public) : Bon, comment est-ce qu’on arrive dans les coulisses ? (au téléphone) Je viens te chercher.

(elle raccroche)

Shmouel : Élishéva… Élishéva… Allô…

Élishéva (se dirige vers la sortie de la salle) : Comment sort-on de là ?

Le Commandant : Vas-y, montre.

Shmouel : Full aux as !

(il rit et ramasse tout le pot)

Élishéva (au public, à côté de la sortie) : Je m’en fiche, je vais aller dans les coulisses. Il y a sept ans, il a perdu notre maison dans un casino à Jéricho.

(elle sort)

Le Commandant (à Plotnik) : Envoie encore une bouteille, allez, mon gars, envoie. T’as encore une bouteille ?

(il lève la tête et regarde vers le haut)

Plotnik : J’ai encore une bouteille. Oui, j’en ai encore une.

Troisième-Homme (à Shmouel) : Mais qu’est-ce qu’il a aujourd’hui ?


Scène 4 – Vivi regarde un film

 

Vivi est assise en face de la télévision qui clignote et d’où s’élèvent les voix des joueurs de poker. Le Commandant apparaît derrière elle. Elle baisse le son.

 

Vivi (en direction de la cuisine) : Tu as rappelé ?

(le Commandant recule jusqu’au fond du plateau. Entre Félicien)

Félicien : Pas encore. Je prends le numéro avec moi. (il se dirige vers la porte d’entrée. S’arrête) Je me suis souvenu du rêve que j’ai fait cette nuit… on n’a pas sonné ?

Vivi : Je n’ai rien entendu.

Félicien : Je me baladais dans un centre commercial. Tout à coup, j’ai eu l’impression de te voir de loin, parmi la foule. J’ai commencé à te suivre, mais tu t’éloignais. J’ai accéléré, toi pareil, et alors, bizarrement, j’ai senti que quelqu’un me suivait. Tu vois un peu le tableau ? Moi, je te suivais et quelqu’un me suivait. J’avais l’impression que c’était un homme, et je me suis aussi demandé si par hasard, ce n’était pas toi qu’il suivait, et moi qui m’étais juste intercalé entre vous.

(courte pause. Le regard de Vivi se tourne vers la télévision. Il va s’asseoir à côté d’elle)

Qu’est-ce que tu en penses ?

Vivi (se penche vers lui et prend le sachet qu’il a dans les mains) : Tu aurais pu te retourner et voir la tête du type.

(courte pause)

Félicien : J’avais peur.

Vivi (vers la télévision) : Des joueurs de cartes. Tu as vu ?

Félicien : Non.

Vivi : Il y a un homme qui trahit la confiance de sa femme.

(un temps)

Félicien : J’ai décidé, pour mon père. (il se lève) Tu veux descendre avec moi ?

Vivi : Je regarde le film.

Félicien : Je ne peux pas le garder ici.

(il va pour sortir. Elle reste concentrée sur l’écran d’où s’élèvent les voix des joueurs)

Vivi : Félicien…

Félicien (s’arrête) : Oui ?

Vivi : Elles sont comment, ces nouvelles chaussures ? Elles me vont ?

Félicien : Très bien. Bravo, elles sont belles.

(il va pour sortir. Le Commandant remonte du fond du plateau,  s’approche, s’arrête derrière Vivi)

Vivi : Vous avez l’odeur d’un homme que les femmes paient pour tuer leur mari.

(un temps)

Vous jouez chez Plotnik tous les jeudis, je sais. Je vous vois arriver le soir de ma fenêtre et je vous vois repartir pendant la nuit. Vous buvez beaucoup, là-bas, n’est-ce pas ?

Le Commandant : Vous avez un mari. (courte pause) Vous n’avez pas dit que vous aviez un mari.

(un temps)

Vivi : Vous me faites peur. C’est bien. La peur que je ressens avec vous me change de l’angoisse que je sens avec lui.

(le Présentateur passe derrière un rideau)


Intermède – Les Experts

 

Apparaît le Présentateur.

 

Le Présentateur : Excusez mon incursion. (au public) C’est trop fragmenté ? On n’arrive pas à suivre ? Quelqu’un ne comprend pas quelque chose ? C’est le moment d’appeler nos experts – professeur Yossef Eïni et professeur Mordekheï Dlatotkin.

(Vivi et le Commandant sortent. Entrent le professeur Eïni et le professeur Dlatotkin, un peu gênés et hésitants)

Eïni (au public) : Bonsoir.

Le Présentateur : Venez, venez, approchez s’il vous plaît.

Eïni : Nous n’avons pas vraiment l’habitude de… (au professeur Dlatotkin) je pense, non ? (au public) d’arriver comme ça, au milieu… de déranger…

Le Présentateur : Vous ne dérangez rien du tout, rien du tout, au contraire. Nous voulons aider le public… à penser, à comprendre, car derrière tout ça, il y a un message…

Eïni : Dans ce cas, je propose que nous abordions ce spectacle en considérant tout d’abord sa dimension narrative…

(courte pause)

Le Présentateur : C’est-à-dire ?

(courte pause)

Eïni : La syntaxe.

Le Présentateur : En l’occurrence ?

Eïni : De quoi ça parle.

Le Présentateur : Ah…

Eïni : Cette pièce, je veux dire.

Le Présentateur : Évidemment…

Eïni : Qu’en pensez-vous, professeur Dlatotkin ?

Dlatotkin : Je suis d’accord avec Yossef.

Le Présentateur : Intéressant. Pourriez-vous, s’il vous plait, développer un peu, professeur… euh… Dlatotkin.

Eïni (essaie de continuer) : Si vous me laissez juste…

Dlatotkin : D’accord et pas d’accord.

Le Présentateur : Intéressant. C’est-à-dire ?

Eïni : Mais je voudrais essayer…

Dlatotkin : Un immeuble à trois niveaux. Comment l’interpréter ? En haut, nous avons une femme et son mari, au rez-de-chaussée nous avons le père, à ce niveau-là le mari devient un fils, et dans la cave, nous avons un tripot, c’est-à-dire de l’argent ! Le symbole freudien de la libido, des pulsions, des désirs et des envies irrationnelles ! Un immeuble sur trois niveaux. (soudain, très concret) Excusez-moi une rapide digression, pour un éclaircissement technique. Le père, qu’est-ce qu’il a eu, un infarctus ?

Le Présentateur : Quelque chose comme ça.

Dlatotkin : Parfait. N’y a-t-il pas là, dans l’infarctus du père, la métaphore para-pathologique de la situation du pseudo fils, c’est-à-dire du mari, ou, en d’autres termes, le référentiel intertextuel de la symbolique œdipienne ?

Eïni (au Présentateur) : Qu’est-ce qu’il raconte ? Vous comprenez quelque chose à ce qu’il raconte ?

Le Présentateur : Pas pour le moment, mais c’est très intéressant.

(il s’assied sur le canapé et s’endort au bout d’un instant)

Dlatotkin (au public) : Car de quoi parlons-nous, Yossef ?

Eïni : De quoi ?

Dlatotkin : D’un triangle.

Eïni : De quel triangle ?

Dlatotkin : Premièrement, l’immeuble. Il se situe donc sur trois niveaux, en comptant la cave. Deuxièmement nous sommes en présence d’un père, d’un fils et d’une mère, troisièmement…

Eïni : D’une mère ? Où avez-vous vu une mère ?

Dlatotkin : Elle est morte, la mère, quant au père, il a aussi subi la castration, en l’occurrence, l’infarctus, donc que reste-t-il – le fils. Ce qui, dans notre cas de figure,   donne un triangle à un côté.

Eïni (méprisant) : Professeur Dlatotkin ?

Dlatotkin : Oui ?

Eïni : Toute femme n’est pas systématiquement une mère, de même que, excusez-moi, mais tout tuyau n’est pas systématiquement un phallus.

Dlatotkin : À qui le dites-vous !

Eïni : Avez-vous remarqué que la femme parlait de la trahison du mari ?

Dlatotkin : Tout à fait. À mon avis, il y a là…

Eïni : Si, au premier acte, on mentionne une trahison, vous pouvez être sûr et certain qu’elle apparaîtra au deuxième acte.

Dlatotkin : Au troisième.

Eïni (au Présentateur) : Il y a combien d’actes dans cette pièce ? (courte pause) Hé-oh !

Le Présentateur (se réveille) : Quoi ? Un. La pièce est très courte…

Eïni : Un, c’est tout. Dlatotkin, il me semble que vous vous focalisez sur la plurilocalisation de l’action, et que vous faites peu de cas des signes fétichistes qui jalonnent le propos. Des chaussures, des cartes à jouer, de l’argent.

Dlatotkin : Mais justement…

Eïni : Parce que, ce que ce texte essaie de faire, je ne dis pas qu’il y arrive, mais il essaie, c’est de séparer la réalité en plusieurs facteurs pour la reconstruire sous forme d’un immeuble. Vous me demandez de quoi ça parle ? Eh bien, je vais vous le dire (il lève la main et, après avoir toussé, se la passe lentement sur le crâne) : « Et la mort galope à cheval dans le ciel. »

Élishéva (qui est revenue dans la salle) : Excusez-moi.

Le Présentateur : Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qui se passe ? Qui a parlé ?

Dlatotkin : J’ai l’impression qu’il y a des questions dans le public. (au public) Oui ?

Élishéva : Comment est-ce qu’on arrive dans les coulisses ?

(un temps)

Dlatotkin (tout bas, au Présentateur) : Qu’est-ce que ça veut dire, comment est-ce qu’on arrive dans les coulisses ?

Le Présentateur (à Élishéva dans la salle) : Nous n’avons pas bien compris votre question…

Dlatotkin : Par où entre-t-on dans les coulisses ?

Les deux Experts : Ah…

Le Présentateur (aux Experts) : Eh bien, je propose que nous arrêtions là cette discussion on ne peut plus captivante, nous vous rappellerons tout à l’heure, parce que j’ai l’impression que le public n’est pas encore tout à fait…

Dlatotkin : Mais je n’ai pas…

Le Présentateur : Ce n’est pas grave, pas grave du tout.

(il leur serre la main. Ils échangent des « merci beaucoup », « avec plaisir », « ravis », etc, puis les Experts quittent le plateau tout en parlant)

Dlatotkin : Nous n’avons pas encore abordé le sujet.


Eïni (à Dlatotkin) : Vous n’avez pas encore abordé le sujet !

(ils sortent)

Le Présentateur (à Élishéva qui se trouve dans la salle) : Que se passe-t-il ?

Élishéva (s’approche de la scène) : Excusez-moi de perturber le spectacle, mais mon mari Shmouel se trouve parmi vous, et je dois le récupérer.

Le Présentateur : Votre mari Shmouel ? On n’a pas de Shmouel ici.

Élishéva : Mais si, il fait un poker avec trois de ses amis. Peu importe, comment est-ce que je passe derrière ?

Le Présentateur : Il faut sortir de la salle et faire le tour. (au public) Quant à nous, nous allons descendre…

Élishéva : Je l’ai fait. La porte est fermée.

Le Présentateur : Non, elle n’est pas fermée, faut pousser.

Élishéva : J’ai poussé, mais elle ne s’ouvre pas.

Le Présentateur : Madame, nous étions sur le point de descendre au rez-de-chaussée et vous nous en empêchez. Que la porte s’ouvre ou pas, the show must go on, alors faites le tour, arrêtez-vous derrière la porte verte et poussez. Moi, je la pousse trois fois par jour et elle s’ouvre, alors ne me dites pas qu’elle ne s’ouvre pas, c’est simplement que vous n’avez pas poussé assez fort. Elle ne s’ouvre pas, qu’elle me dit ! (au public) Allez hop, nous descendons au rez-de-chaussée pour retrouver le père de Félicien.


Scène 5 – L’Adolescent

 

Le Père, en pyjama, est assis dans un fauteuil roulant, presque entièrement paralysé, tandis que Félicien est debout à côté de lui.

 

Félicien : Tu ne peux pas rester ici. Tu as besoin d’un médecin qui s’occupe de toi, pas d’un gosse dont personne ne sait d’où il vient ni ce qu’il fait.

(un temps)

Tu comprends ce que je dis ?

Fais-moi un signe.

(un temps. L’Adolescent remonte du fond de la scène, un verre de jus de fruit à la main)

L’Adolescent (enjoué) : Félicien…

Félicien : Je l’emmène.

(l’Adolescent fait boire le Père. Courte pause, jusqu’à ce que ce dernier termine son verre)

L’Adolescent (à Félicien) : Vous savez qu’il ne veut pas y aller. (au Père) C’était bon ? (courte pause) À votre santé. (à Félicien) Ne faites pas ça.

(il sort)

Félicien (au Père) : Comment sait-il que tu n’es pas d’accord ? Eh, petit, viens ici.

(l’Adolescent remonte du fond, une serviette de toilette à la main)

L’Adolescent : Nous allons nous laver.

Félicien : Comment est-ce que tu…

L’Adolescent : Il me l’a dit.

Félicien : Il parle ?

L’Adolescent : S’il parle ?

Félicien : Oui, il parle ?

L’Adolescent : Avec des mots ?

Félicien : Oui, avec des mots.

L’Adolescent : Non.

Félicien : Pas avec des mots ?

L’Adolescent : Non.

Félicien : Avec des gestes ?

L’Adolescent : Il est paralysé.

Félicien : Alors comment te l’a-t-il fait comprendre ? Tu as dit qu’il te l’avait dit. Comment ? Oui, enfin, tout ça, c’est n’importe quoi.

(l’Adolescent s’apprête à déshabiller le Père)

Félicien : Bon, je dois y aller. On en reparlera plus tard.

L’Adolescent : Vous avez peur de le voir sans ses habits ?

Félicien : Pourquoi est-ce que j’aurais peur de le voir sans ses habits ?

L’Adolescent : Pourquoi partez-vous ?

Félicien : Je suis occupé. Très occupé. J’ai beaucoup de travail. C’est pour ça que je pars.

L’Adolescent (au Père) : Quoi ?

Félicien : Quoi ?

L’Adolescent (à Félicien) : Il s’inquiète parce que ça fait un certain temps qu’il n’a pas vu votre femme.

Félicien : Il n’a pas vu ma femme ? C’est parce qu’elle ne veut pas le déranger. C’est pour ça qu’elle ne descend pas. Mais elle lui passe le bonjour et… elle descendra.

L’Adolescent (au Père) : Quoi ?

Félicien : Quoi ?

L’Adolescent (écoute, tout près de la tête du Père. À Félicien) : Vous vous souvenez de la chanson que vous chantiez tous les deux quand il vous lavait la tête ?

Félicien : Une chanson quand il me lavait la tête ?

(l’Adolescent approche son visage de celui du Père et écoute)

Mais qu’est-ce que tu racontes ?

L’Adolescent (commence à chanter une chanson enfantine sur  l’air que fredonnait le Réparateur dans le premier prologue)

Tante Mayerling

A acheté une cloche

Pour Félicien

Et la cloche

De Félicien

Faisait dling dling dling

Et gling gling gling

(Félicien tombe à genoux)

Tante Lélé

A acheté une chèvre

Pour Haïma

Et la chèvre

De Haïma

Faisait Mêmêmê

Et Bêbêbê

(Félicien s’approche de son père et lui prend les mains)

Oncle Lilian

A acheté un âne

Pour Félicien

Et l’âne

De Félicien

faisait

hi-hi-han

hi-hi-han

Félicien : Papa… papa… (il se lève, agité. Au Père) Quand on est rentré de la synagogue après ma bar-mitsva, tu te souviens ? J’ai voulu te donner la main mais tu as dit : non, maintenant, tu es grand. Et soudain, d’un seul coup… j’étais seul. Moi, je ne voulais pas être grand. Je voulais ta main. Et maintenant de nouveau…

(presque en pleurant)

Papa… papa…

L’Adolescent : Nous allons bientôt partir.

Félicien : Pour aller où ? (courte pause) Et toi, qui es-tu ?

L’Adolescent : Avant de s’écrouler, votre père vous a dit quelque chose ?

Félicien : Oui.

L’Adolescent : Il a dit : tu ouvriras la porte ?

Félicien : Oui.

L’Adolescent : Et maintenant, la porte est ouverte ?

Félicien : Oui.

L’Adolescent : Laissez-la ouverte.

Félicien : Je ne comprends pas.

(courte pause)

L’Adolescent : Et si maintenant on le lavait ensemble ? Enlevez-lui son pyjama.


Intermède – Élishéva monte sur scène

 

Élishéva (de retour dans la salle) : Pardon, mais la porte verte ne s’ouvre toujours pas.

Le Présentateur (apparaît) : Qu’est-ce qui se passe encore ?

Élishéva : Vous m’avez dit de pousser la porte verte.

Le Présentateur : Et alors ?

Élishéva : Je peux la pousser jusqu’à demain matin, elle est fermée à clé. Alors soit vous m’ouvrez, soit je passe par la scène.

Le Présentateur : Madame, excusez-moi de vous le dire mais, même si, chez nous, l’abonné a toujours raison, il y a des limites ! On est au milieu du spectacle, tout fonctionne à merveille, le public s’amuse beaucoup et vous, excusez-moi encore une fois, mais vous emmerdez tout le monde à nous rester plantée là, comme ça, au milieu de l’action !

Élishéva : Vous avez terminé ?

Le Présentateur : Pour l’instant.

Élishéva : Je monte sur scène.

Le Présentateur : Ça veut dire quoi, je monte sur scène ? Rideau !

(Élishéva monte sur scène.

Le rideau commence à se fermer)

Madame, c’est vraiment dommage, vous êtes en train de vous ridiculiser.


(il disparaît vers le fond du plateau.

Le rideau se ferme totalement)

Élishéva (essaie de trouver une ouverture) : Shmouel !

(courte pause)

Shmouel !

(elle se tourne vers le public et met sa main en visière)

Je ne vois rien à cause de la lumière mais je sais que vous êtes là et que vous me regardez. Alors, je vous demande à tous de m’excuser pour le dérangement, mais je pense que vous pouvez comprendre ma situation. 

(elle essaie à nouveau de trouver une ouverture pour passer derrière le rideau. En vain.

À nouveau au public)

Bon, de toute façon, je ne m’inquiète pas, ça finira bien par s’ouvrir, non ?

(un temps)

Shmouel !

(on entend un écho. Courte pause)

Mon mari est quelqu’un de bien, mais il est malade. Si je ne le sors pas de là tout de suite maintenant, il va perdre son pantalon et les poches du pantalon avec. Or, dans les poches du pantalon, il y a les clés de la maison. Dans la maison il y a nos économies et nos pensions de retraite. (le rideau s’ouvre) Oh !


Intermède – Où Élishéva est analysée

 

Le rideau s’ouvre et dévoile le professeur Eïni et professeur Dlatotkin, dos au public, en pleine discussion avec le Présentateur.

 

Le Présentateur : Oh la la ! Mais qui a ouvert le rideau ? Ah, petit imprévu.

Dlatotkin (se retourne et remarque la présence d’Élishéva) : Ouh-ah !

Eïni (à Dlatotkin) : De quoi avez-vous peur ?

Dlatotkin : On nous a surpris.

Le Présentateur : Non, non, non, non, le spectacle continue dans une seconde.

Eïni (à Dlatotkin) : Ça ne vous ferait pas de mal d’être capable d’improviser un peu. 

Le Présentateur : Si vous voulez bien sortir de scène, messieurs…

(il tire le professeur Dlatotkin par le bras dans l’intention de le faire sortir)

Eïni (à Élishéva) : Puis-je vous être utile ?

Le Présentateur : Un instant, un instant, cette dame n’est pas du tout…

Élishéva : Je cherche Shmouel.

(courte pause)

Eïni (ahuri, à Dlatotkin) : C’est quoi, un texte post-structuraliste ?

Dlatotkin : D’après la terminologie herméneutique, il s’agit là du référentiel…

Le Présentateur : Pardon, mais ça n’est pas dans le texte.

Eïni : Là, je suis d’accord avec vous – cette phrase ne ressemble pas du tout à un texte.

Dlatotkin : Non, ce n’est certes pas un texte.

Le Présentateur : Excusez-moi. Je vous demande de m’excusez, mais…

Eïni : Aucune excuse. (au professeur Dlatotkin) Cette dame cherche Shmouel.

Dlatotkin : C’est qui, Shmouel ?

Élishéva : Shmouel, c’est mon mari, il joue…

Eïni (la fait taire) : chhhh… (au professeur Dlatotkin) Peu importe qui était Shmouel.

Dlatotkin : Je n’ai pas dit que c’était important de savoir qui était Shmouel.

Eïni : Ça vous fait une belle jambe, à vous, de savoir qui était Shmouel.

Dlatotkin : Effectivement.

Eïni : Parce que vous, ce qui vous intéresse, c’est le pourquoi. Pourquoi cette dame cherche-t-elle Shmouel ?

Dlatotkin : Pourquoi est-ce que ça m’intéresserait, Yossef, de savoir pourquoi cette dame cherche son Shmouel ?

Le Présentateur : Yossef…

Eïni : Parce que, ce qui m’intéresse, moi, c’est la pathologie intertextuelle de la poétique anorexique développée dans la matrice d’un quasi lyrisme prétendant exprimer l’ultime cri de la gent féminine : où est Shmouel !

Le Présentateur (à Élishéva) : Non mais, vous voyez ce que vous avez fait ?!

Eïni : Pardon, mais est-ce qu’un acteur russe par exemple prononcerait la phrase suivante : je cherche après Shmouel ?

Dlatotkin : In a russian theater, never.

Le Présentateur : Puisque je vous dis que cette dame n’est pas dans le spectacle.

Dlatotkin (au Présentateur) : Un instant. Nous sommes là pour parler, non ? Alors nous sommes en train d’essayer de développer une thèse. Un peu de patience.

Eïni (au Présentateur, avec le professeur Dlatotkin) : Laissez-moi terminer ! Je ne vous ai pas interrompu, ne m’interrompez pas. Parce que si vous m’avez fait venir pour que je me la ferme, je pouvais tout aussi bien rester chez moi.

(le Présentateur se met à l’écart, impuissant)

Eïni (au public) : To be or not to be, My kingdom for a horse, et – je cherche après Shmouel ?

Élishéva (elle s’est avancée jusqu’au fond du plateau et appelle) : Shmouel !

Eïni : Au lieu qu’Orphée crie Eurydice, une espèce de bonne femme crie Shmouel.

Élishéva : Shmouel !

Dlatotkin (avec un sourire ironique) : Vous voulez parler du concept de l’enfer dans la mythologie grecque ?

Eïni : Dlatotkin… (il lève la main, tousse, la passe sur sa tête) « Et la mort galope à cheval dans le ciel. » (au Présentateur) La scène est à vous.

Dlatotkin (au Présentateur) : Voyez-vous, l’analyse doit se glisser dans l’intervalle situé entre signifiant et signifié. Est-ce que vous pensez qu’ici en l’occurrence, je peux passer avec mon estomac ? Non, il faut que vous élargissiez le…

(il sort)

Le Présentateur (au public) : Bon, petit embarras passager… Allons-y, continuons, continuons.

Élishéva (au Présentateur) : Où est mon mari ?

Le Présentateur : Et vous, où êtes-vous ?

Élishéva : Qu’est-ce ça veut dire où êtes-vous ? Je suis là.

Le Présentateur : Non, non, espèce de débile arriérée, vous, vous êtes là-bas.

(il indique son fauteuil vide dans la salle)

Élishéva : Qu’est-ce que ça veut dire, je suis là-bas ?

Le Présentateur : Ça veut dire que si vous restez ici, vous allez tout mélanger, vous comprenez ?

Élishéva : Non.

Le Présentateur : Parfois, c’est une question de distance, vous comprenez ?

Élishéva : Non.

Le Présentateur : Dommage. Mais vous comprendrez. Par les grands moyens. Parce que, ce qui, de là-bas, paraît joyeux devient, ici, cauchemardesque. Vous vous obstinez à ne pas vouloir regagner votre place ?

Élishéva : Je veux mon mari.

Le Présentateur (au public) : Je demande à toutes les stars du théâtre du Han de revenir exécuter devant nous la Danse de la joie.

(Entrent tous les comédiens. Ils exécutent une fois de plus la Danse de la joie. Élishéva panique, perdue au milieu des danseurs, elle ne sait plus quoi faire, à tel point que lorsque la danse se termine et que les comédiens se retirent, elle tombe à genoux et se protège la tête avec ses mains. Derrière elle, apparaît Shmouel. Elle se précipite vers lui. Coulisse de rideau. Shmouel disparaît, à sa place apparaît Félicien. Élishéva s’écarte de lui. Coulisse de rideau, à la place de Félicien se tient Vivi. À partir de ce moment, commence une espèce d’illusion à laquelle participent tous les personnages de la pièce, qui permutent en un défilé incessant et cauchemardesque. À la fin, Élishéva se trouve face au Présentateur, tandis que réapparaissent les joueurs de cartes assis autour de leur table)

Élishéva (au Présentateur) : Où est mon mari ?

(le Présentateur indique les joueurs de cartes, elle se retourne. Le Présentateur sort)


Scène 6 – Élishéva fait son entrée

 

Les quatre joueurs sont en pleine partie.

 

Shmouel (montre son jeu) : Carré de reines !

(il ramasse tout l’argent)

Élishéva (entre dans la pièce) : Shmouel !

(les quatre la regardent avec stupéfaction)

Le Commandant : Qui c’est, celle-la ?

Shmouel : Ma femme. Élishéva, je te présente…

Plotnik : Elle débarque d’où ?

Le Commandant (à Élishéva) : Enchanté.

Shmouel : C’est lui, le commandant.

Élishéva : Enchantée.

Plotnik : Plotnik.

Élishéva : Enchantée.

Troisième-Homme : Troisième-Homme.

Shmouel : Ils l’ont trouvé dans le désert, pendant la guerre. Il avait perdu la mémoire et ne se souvenait même plus de son nom. Depuis on l’appelle Troisième-Homme.

Élishéva : Enchantée. Viens à la maison.

Shmouel : Comment es-tu entrée ? (courte pause) Eh bien, désolé les gars, faut que je bouge.

(les joueurs le regardent. Un temps)

Un instant, Élishéva. Je suis dans une situation très délicate. (aux joueurs) On peut se retrouver demain.

Élishéva : Exclu. Il n’y a pas de demain.

Shmouel : Attends, Élishéva. (aux joueurs) Demain, si vous voulez, on reprendra la partie, je viendrai avec tout le fric.

Plotnik : Demain, je ne peux pas.

Shmouel : Eh bien, après-demain, alors. Samedi soir.

Troisième-Homme : Je ne joue jamais le samedi soir.

(il se coiffe d’une kippa)

Le Commandant : Tu as gagné alors tu t’en vas, c’est ça ?

Plotnik : Ça ne te ressemble pas, Shmouel.

Élishéva : Écoutez, je vais vous expliquer. Chez lui, c’est comme une maladie. Le poker a détruit notre vie. Il ne vous l’a sans doute pas raconté, mais une fois, on a perdu notre maison. Il ne peut pas se contrôler. Il est complètement dépendant. Je vous en supplie, laissez-le partir.

Le Commandant : C’est que, voyez-vous, madame, ça ne se fait pas. Nous avons perdu beaucoup d’argent. Vous parlez de dépendance ? C’est quoi, la dépendance ? Nous sommes tous dépendants ! Y a-t-il un être humain qui ne soit pas accro à quelque chose ? Prenez Plotnik, par exemple, eh bien, lui, à chaque début de mois, il faut qu’il achète à crédit toutes les promotions du télé-achat, quoi, c’est pas de la dépendance, ça ?

Plotnik : Vous savez ce que j’ai acheté ce mois-ci ? Un tensiomètre. Une super-promo. Vous croyez que j’ai de la tension ? Non. Alors, est-ce que j’ai besoin d’un tensiomètre ? Non plus. Que faire – c’est une maladie chez moi. Et attendez, ce n’est pas tout. Ils avaient promis une livraison dans les dix jours mais moi, dès le lendemain, j’ai commencé à les harceler au téléphone pour savoir pourquoi ça n’arrivait pas. Que faire ? Elle ne sait pas à qui elle parle de dépendance !

Le Commandant : Je reviens dans une seconde.

(il sort)

Troisième-Homme : Qu’est-ce qu’il a aujourd’hui ?

Plotnik : Et Troisième-Homme, c’est pareil, il ne se souvient ni de son nom, ni de celui de sa mère, par contre, il peut vous réciter la liste de tous les nouveaux modèles électroménagers. Qu’est-ce que vous en dites, hein ?

Troisième-Homme (commence logiquement mais au fur et à mesure perd le contrôle) : Téléviseur LCD Sony, vingt-neuf pouces, Panasonic NV 651, JVC modèle J.E.D, satellite Toshiba Santiano, livraison immédiate, réfrigérateur Général Electric Normandie trois cent quarante litres, Amana S.B.S. six cent vingt litres avec distributeur automatique d’eau froide et de glaçons…

Plotnik (entraîne Troisième-Homme dehors) : Vous avez compris maintenant ?

Troisième-Homme : Minibar classic H-20 dégivrage automatique, hotte ronde en acier inoxydable L.G., livraison sous soixante-douze heures…

(ils sortent. Courte pause)

Élishéva : Viens, partons, tu m’entends, partons.

Shmouel : Écoute, Élishéva, j’ai gagné beaucoup d’argent. Ce que j’ai toujours espéré vient d’arriver. Dans quelques minutes, nous serons tranquilles jusqu’à la fin de nos jours. Je vais continuer à jouer un peu, rien que des petites sommes, comme ça je ne vais pas risquer de perdre ce que je viens de gagner, et après, je te promets, c’est fini. Laisse-moi encore une heure. Ce sera la dernière fois de ma vie que je jouerai.

Élishéva : Shmouel, je ne te laisse pas même une minute de plus. Tu ne te souviens pas qu’à Jéricho aussi, c’était la dernière fois que tu jouais ? Je t’ai dit, viens on s’en va, et tu m’as répondu, encore quelques minutes, tu te souviens ?

Shmouel : Ce n’était pas la même chose.

Élishéva : C’était exactement la même chose. Je t’ai supplié mais tu as continué à jouer parce que tu pensais que dans un instant, tu ferais le gros coup et que tu serais tranquille jusqu’à la fin de tes jours. Tu m’as aussi promis que ce serait la dernière fois. Tu te souviens ? (elle l’embrasse) Tu te souviens ?

Shmouel : Ce n’était pas la même chose.

Élishéva : C’était exactement la même chose. Au matin, on s’est retrouvés sans maison. Tu te souviens ou pas ? Tu te souviens que tu as perdu la maison ?

Shmouel : Oui.

Élishéva : Et tu veux recommencer ? (un temps) Viens, partons.

(il hésite, puis s’approche de la table et ramasse le pot. Entrent Plotnik et Troisième-Homme, il se fige)

Troisième-Homme : J’ai encore eu une crise. Le commandant n’est pas revenu ?

(Shmouel s’assied à la table, de même que Plotnik et Troisième-Homme)

Élishéva : Shmouel…

(Shmouel se relève et prend la main d’Élishéva. Ils s’apprêtent à sortir, on entend le bruit d’une porte qui s’ouvre. Entre le Commandant. Il se dirige vers Shmouel – lequel recule – puis va s’asseoir à table, les trois hommes regardent Shmouel tandis que Plotnik distribue les cartes)

Shmouel : Attends-moi en bas.

Élishéva : Je n’attends pas en bas. Je ne bouge pas d’ici.

Shmouel : Élishéva je t’en supplie.

Élishéva : Non.


Shmouel : Encore cinq minutes. Tu vois bien ce qui se passe.

Élishéva (s’approche de la table) : Écoutez-moi, tous les trois. Je vous le demande instamment. Je suis d’accord avec vous, ce n’est pas juste qu’il s’en aille après avoir gagné tellement d’argent. Alors voilà, il vous rend tout et on s’en va.

Shmouel : Je ne vais quand même pas leur laisser le fric que j’ai gagné, franchement…

Élishéva : Alors viens avec le fric, si tu veux. Au revoir.

(elle essaie de le tirer par la main)

Le Commandant : Attendez. Qu’est-ce que ça veut dire, au revoir ? Personne ne nous dit au revoir ici, madame. C’est nous qui allons bientôt vous dire au revoir. Sachez que là, vous jouez avec le feu, parce que nous, on est très gentils jusqu’à ce que soudain, on ne soit plus gentils du tout, et alors – on devient très méchants. Vous m’avez compris ?

(ils se réinstallent. Shmouel va s’asseoir avec eux. Entre le Présentateur)

Le Présentateur : Tous les problèmes de l’humanité  commencent quand les gens ne peuvent pas rester assis tranquillement sur leur siège à regarder le spectacle. Nous sommes maintenant malheureusement obligés de quitter cette scène, qui était très prometteuse avant l’intervention de cette bonne femme… enfin, peu importe, nous allons sortir de la cave, monter exactement seize marches jusqu’au rez-de-chaussée, et arriver au moment où Félicien, le fils, voit enfin quelque chose.

(Coulisse de rideaux)


Scène 7 – La séparation

 

Musique.

Un tabouret en bois avec une bassine pleine d’eau posée à côté.

Entre l’Adolescent qui guide le Père, appuyé sur lui, jusqu’au tabouret, le fait asseoir, commence à le laver avec un gant de toilette, puis prend un peu d’eau de la bassine et en verse sur la tête du Père.

Le Père remue soudain les mains. Félicien s’approche un peu et le regarde avec étonnement.

L’Adolescent recommence à verser de l’eau – même jeu du Père – puis il prend la bassine et la tend à Félicien qui y plonge la main et asperge le visage de son Père.

L’Adolescent s’éloigne un peu, regarde le Père qui se lève lentement et s’approche de Félicien puis plonge les mains dans la bassine et asperge la tête de son fils – qui sourit. Le même jeu se répète entre eux encore une fois, puis l’Adolescent revient prendre la bassine et, tandis que les deux autres s’étreignent, il attrape une grande serviette blanche du dos de la chaise roulante et enveloppe le Père, pose les mains sur ses épaules, l’écarte, le fait pivoter vers le fond de la scène mais le Père s’arrête et regarde Félicien. L’Adolescent l’entraîne à nouveau, le vieil homme s’arrête à nouveau, regarde son fils, puis va accrocher le bout de la serviette à la chaise roulante tandis que

l’Adolescent tient l’autre bout.

Le Père va se cacher derrière ce rideau improvisé. Une lumière monte dans le fond. On entend la voix d’un enfant qui chante la chanson de la scène 5 tandis que le Père présente une espèce de spectacle d’ombres chinoises avec ses mains. Le chant s’arrête, la lumière baisse. Le Père se relève, l’Adolescent le drape à nouveau dans la serviette, tous deux vont pour sortir, le vieil homme se retourne vers Félicien dans un geste d’adieu, le rideau de derrière coulisse, le Père a disparu.

Reste l’Adolescent, sous forme d’un ange, qui regarde Félicien, puis se tourne et sort.

Félicien s’approche de la chaise roulante, s’agenouille et pose la tête sur le siège.


Scène 8 – Shmouel recommence à perdre

 

Troisième-Homme et Shmouel sont assis à table comme dans la scène 3, Plotnik, debout à gauche de l’avant-scène, compte son argent, le Commandant, debout à droite de l’avant-scène, a le regard tourné vers le haut. Élishéva, en retrait, les observe.

 

Plotnik : Tu as gagné combien ?

Le Commandant : Quinze mille.

Plotnik (à Troisième-Homme) : Et toi ?

Troisième-Homme : Dix mille. Et toi ?

Plotnik : Quatre-vingt dix mille.

(tous trois éclatent de rire)

Shmouel : Attendez, attendez, la nuit est encore longue.

Le Commandant : Tu as distribué ?

Shmouel : Oui.

(le Commandant va s’asseoir)

Élishéva (à Shmouel) : Et si je te préparais quelque chose à boire ? (à Plotnik) Je peux lui préparer quelque chose à boire ?

Plotnik : La cuisine est là-bas.

Élishéva (à Shmouel) : Je vais faire du thé.

Le Commandant : Pour moi, un café.

Plotnik : Pour moi aussi, un café. (il s’assied)

Troisième-Homme : Moi, j’ai faim.

Élishéva : Je peux aussi préparer quelque chose à manger. (à Plotnik) Vous avez de quoi faire une salade ou…

Plotnik : Regardez dans le frigo.

(Élishéva sort)

Troisième-Homme : Deux cartes.

(Shmouel distribue)

Plotnik : Deux pour moi aussi.

(Shmouel distribue)

Le Commandant : Une.

(Même jeu)

Shmouel : Pour moi, trois.

(il se distribue trois cartes)

Troisième-Homme (mise) : Mille.

Plotnik (même jeu) : Mille plus encore deux mille.

Le Commandant (même jeu) : Deux mille et encore quatre mille.

(un temps)

Shmouel : Je suis.

Troisième-Homme (même jeu) : Six mille et encore six mille.

Plotnik (même jeu) : Pareil.

Le Commandant (même jeu) : Six mille et encore six mille.

Shmouel : Je suis.

Troisième-Homme : Je suis.

Plotnik : Je suis.

Le Commandant : Pour voir.

Troisième-Homme : Full aux rois.

Shmouel (se prend la tête dans les mains) : Nom de Dieu…

Plotnik : Full aux as.

Troisième-Homme (jette ses cartes) : ahhhhh…

Le Commandant : Carré.

(il ramasse l’argent)

Plotnik : Eh ben dis donc ! (à Troisième-Homme) Voilà un homme heureux.

(Élishéva entre avec un plateau sur lequel sont posées trois tasses)

Élishéva : Vos boissons…

(elle sert le thé de Shmouel, puis les cafés pour Plotnik et le Commandant)

Élishéva : Je prépare de la salade et des œufs. Qui en veut ?

Troisième-Homme : Une omelette.

Plotnik : Deux œufs au plat, mais vous faites gaffe à pas casser les jaunes.

Le Commandant : Pour moi aussi, une omelette.

Élishéva (à Shmouel) : Il te reste encore des sous ?

Le Commandant : Qui distribue ?

Troisième-Homme : Moi.

(il distribue)

Élishéva (à Shmouel) : Je te fais des œufs brouillés comme tu aimes ? (à tous) Je peux mettre de l’oignon dans la salade ?

Les trois ensemble : Oui, oui, vous pouvez.

(Élishéva sort. On entend la sonnette de la porte)

Plotnik : Qui ça peut bien être ?

Le Commandant : Ouvre.

(Plotnik sort. Bruit d’une porte qui s’ouvre et se referme. Entre Vivi, suivie de Plotnik. Elle regarde la pièce, dévisage les personnes présentes)

Le Commandant : Je vous présente la voisine du dessus.

Vivi : Vivi.

Shmouel : Enchanté, Shmouel.

Plotnik : Plotnik.

Troisième-Homme : Troisième-Homme.

(courte pause)

Le Commandant : Shmouel, va donc aider ta femme dans la cuisine.

(Shmouel sort)

Vivi (gênée) : C’est au sujet de mon mari.

(courte pause)

Le Commandant : Madame m’a déjà parlé. Elle a besoin de notre aide. Je lui ai dit que nous avions de l’expérience, que ça remontait au temps de notre service militaire.

(courte pause)

Plotnik : Il est où, le mari ?

Vivi : Chez son père, au rez-de-chaussée.

Le Commandant (aux deux autres) : Ça vous ennuerait d’aller le cueillir là-bas ?

(Troisième-Homme et Plotnik sortent. Élishéva entre avec un plateau sur lequel sont posés des assiettes, les œufs et de la salade)

Élishéva : La collation est prête.

(entre Shmouel, il regarde autour de lui, étonné. Élishéva aussi est surprise en voyant Vivi)

J’ajoute une assiette ?


Scène 9 – Echec ciblé

 

Musique. Félicien est à genoux devant la chaise roulante vide de son père. Entrent Plotnik et Troisième-Homme, qui s’arrêtent et l’observent.

 

Plotnik : Il est grand.

Troisième-Homme : Un couteau en travers de la gorge et il se retrouve tout petit.

(il tire un couteau)

Plotnik : T’as raison.

(ils s’approchent de Félicien. Soudain, ils entendent un bruit)

Le Présentateur (off) : C’est impossible, pas maintenant, c’est impossible.

Troisième-Homme (à Plotnik) : Il y a quelqu’un.

(la musique s’arrête. Troisième-Homme sort rapidement. Plotnik s’approche et regarde dans la direction des voix. On entend le présentateur)

Le Présentateur (off, en chuchotant) : Pas maintenant, je vous en supplie, pas maintenant.

Plotnik : Putain de merde.

(entre le Présentateur)

Le Présentateur (il s’adresse à quelqu’un qui reste en coulisses) : Je vous appelle tout de suite après cette scène.

(il regarde autour de lui, désespéré. Plotnik le regarde aussi puis recule jusqu’au fond de la scène pour se cacher)

Le Présentateur (à Félicien qui a levé la tête en entendant du bruit) : Les tueurs sont en route… (au public) Dans quelques secondes, vous allez assister à une scène de meurtre, une scène étonnante et cruelle. Notre innocente victime ne se doute pas que dans un instant, elle va se retrouver avec un couteau entre les omoplates… (entre le professeur Eïni. Le Présentateur le repousse) Je vous demande instamment d’attendre encore une scène.

Eïni (résiste) : Excusez-moi, mais d’après ce qui a été convenu, nous sommes censés accompagner le spectacle.

Le Présentateur : Mais là, on est en plein suspens !

Eïni (repousse le Présentateur) : Justement ! (il appelle vers dehors) Dlatotkin ! (au Présentateur et au public) Il y a là une scène de l’intrigue narrative des plus significatives, le Père est mort, le fils est agenouillé aux pieds d’une chaise roulante vide, bref, pour la première fois de sa vie, le héros est confronté à la béance engendrée par le départ de son sur-moi. C’est le désir de l’enfant de téter le sein de son père. Comment pourrions-nous laisser une scène muette de cette importance, où est exaltée la solitude fétichiste, sans la passer au crible de l’analyse déconstructive.

Le Présentateur : Il y a deux tueurs qui attendent dehors pour le trucider, alors je vous garantis que pour l’instant, le public se fiche complètement de votre baratin.

Dlatotkin (entre) : De quoi s’agit-il ?

Eïni : Où êtes-vous quand on essaie de nous museler ?

Dlatotkin : Aux toilettes.

Le Présentateur : Écoutez, je vous parle en toute franchise, nous sommes juste avant la scène du meurtre, le public est captivé, je vous demande instamment de libérer le plateau.

Eïni : On ne bougera pas d’ici.

Le Présentateur : Qu’est-ce que ça veut dire, on ne bougera pas d’ici ?

Dlatotkin et Eïni : Vous nous avez invités pour éclairer le spectacle de nos commentaires, et c’est ce que nous allons faire. Nous ne sommes pas des marionnettes que l’on installe dans un fauteuil et à qui l’on demande d’acquiescer benoîtement. Nous ne sommes pas des potiches. Nous avons un planning interdisciplinaire et voulons donner une dimension multifocale à la matrice que vous essayez de développer devant votre communauté imaginaire. En tant que théâtre public et institution culturelle, vous êtes tenus de présenter des œuvres d’un niveau artistique minimal et de ne pas descendre en dessus d’un certain seuil d’intertextualité. C’est la raison pour laquelle vous nous avez conviés à décrypter la poétique déconstruite de votre spectacle et c’est ce que nous allons faire.

(courte pause)

Le Présentateur : Allez vous faire foutre. Duo d’enfoirés à la con ! J’en ai rien à cirer, de ce que vous pensez du spectacle.

Dlatotkin (se ressaisit) : Mais on s’en fout, du spectacle.

Le Présentateur : Et moi, je me fous que vous vous foutiez du spectacle.

Dlatotkin : Et nous, on se fout que vous vous foutiez que nous nous foutions du spectacle. (au professeur Eïni) Écoutez, franchement, ce n’est pas digne de moi d’avoir maille à partir avec un type comme lui. (au Présentateur) Moi, j’ai ma rubrique quotidienne dans le programme culturel de la chaîne 17, à six heures vingt du matin, avec rediffusion à deux heures le lendemain, vous croyez que j’ai besoin de vous ? Merci, je me suis bien amusé.

(il sort)

Eïni (au Présentateur) : Ne vous vexez pas, c’est un débile.

Le Présentateur : À qui le dites-vous !

Eïni (au Présentateur et au public) : Quand je regarde une œuvre d’art significative…

Le Présentateur (prêt à exploser) : Pas maintenant.

Eïni : Je me sens toujours submergé par une infinie reconnaissance. Car toute création artistique participe du combat éternel pour la vie… dont le grand artiste nous aide à supporter le fardeau. La main qu’il nous tend nous soulage dans notre épuisant, dans notre impitoyable effort existentiel.

Le Présentateur : Merci. C’était très émouvant…

Eïni (au Présentateur) : Or il est évident que ce n’est pas le cas dans votre spectacle.

Le Présentateur : Non ?

Eïni : Non.

(par derrière entre Plotnik, un couteau à la main)

Eïni : Parce que ce n’est pas un spectacle, c’est le bordel. Le chaos intertextuel. Tout est gratuit, il n’y a aucun lien de nécessité entre les mots et les actions… un vrai bordel.

(il lève la main au-dessus de sa tête. Plotnik s’approche et lui plante son couteau dans le dos. Tout en s’effondrant, tandis que sa main reste figée au-dessus de sa tête, le professeur Eïni déclame 🙂 « Et la mort galope à cheval dans le ciel. »

(il tombe)

Le Présentateur (qui n’avait pas remarqué Plotnik jusqu’à cet instant, hystérique) : C’est quoi, ça ? Qu’est-ce que vous avez fait ? Vous l’avez tué ?

Plotnik : Monsieur, il m’empêchait de travailler.

Le Présentateur : Mais qu’est-ce que je vais faire de lui maintenant ? Qu’est-ce que je vais faire de son cadavre ?

Plotnik : Pas d’inquiétudes, je vous en débarrasse.

Le Présentateur : Alors prenez-le vite fait. Nom de Dieu, cette pièce s’appelle Bonheur, on va nous accuser de publicité mensongère.

(Plotnik traîne le corps dehors)

Plotnik : Troisème-Homme s’occupe du deuxième. Comment il s’appelle ?

Le Présentateur : Le professeur Dlatotkin ?

Plotnik : Celui qui ne tire pas la chasse quand il va aux chiottes.

(il sort)

Le Présentateur (s’essuie le front) : Bon, la grande scène du meurtre a pris un peu de retard, alors en attendant, nous allons laisser le malheureux Félicien dans son deuil et descendre à nouveau dans la cave. On reviendra ici après.


Scène 10 – Le repas est servi

 

La table est dressée, le Commandant et Vivi dînent. Élishéva apporte encore quelque chose, Shmouel est debout, en retrait.

 

Le Commandant (à Élishéva et Shmouel) : Ça vous embêterait d’aller attendre dans la cuisine ?

(Shmouel et Élishéva sortent)

Vivi : Dommage qu’il n’y ait pas de vin.

Le Commandant : Vous ne buvez pas de vodka ?

Vivi : Je peux essayer.

(elle boit dans un spasme. Bruit d’une porte qui s’ouvre. Plotnik entre, traînant le cadavre du professeur Eïni. Le Commandant le regarde)

Plotnik : Excusez-moi de vous déranger. Je ne fais que passer, je vais le mettre dans la cuisine.

Le Commandant : C’est qui ?

Plotnik : Un mec qui nous empêchait de bosser.

(il sort avec le cadavre)

Vivi : Un original, ce Plotnik.

Le Commandant : Lui et moi, depuis l’armée, on est comme ça.

(il fait le signe d’être comme les deux doigts de la main. Élishéva et Shmouel surgissent de la cuisine)

Élishéva (choquée, au Commandant) : Excusez-moi, mais je ne crois pas être capable de rester en compagnie d’un cadavre.

Le Commandant : Entrez dans la pièce d’à côté.

(Élishéva s’exécute)

Shmouel (au Commandant) : On va reprendre la partie, n’est-ce pas ?

Le Commandant : Pourquoi pas. La nuit est encore longue.

(Shmouel et Élishéva disparaissent dans la pièce mitoyenne)

Le Commandant (dans leur dos) : Fermez la porte.

(entre Plotnik)

Plotnik : Je vais voir ce qui se passe avec le deuxième.

Le Commandant : Et avec le mari, vous en êtes où ?

Plotnik : Un par un, j’ai que deux mains.

(il sort. Bruit d’une porte qui se ferme)

Vivi : Vous faisiez quoi, à l’armée ?

Le Commandant : Ce qu’on faisait à l’armée ? (courte pause) On était dans le genre éclaireurs.

Vivi : Éclaireurs ?

Le Commandant : Oui, éclaireurs-pioniers. On se levait tôt le matin pour la traite, après le petit déjeuner on enfourchait le tracteur pour labourer les champs…

(il chante) « Oh les champs dans la vallée… »

À midi, c’était la cueillette des oranges, le soir, on retrouvait les camarades, on discutait, on confrontait nos idéaux, après on retournait à l’étable pour la traite nocturne…

(il chante) « Entre, entre, entre troupeau… »

Et la nuit, on chantait et on dansait autour d’un feu de camp.

(il se lève)

Savez-vous ce dont je me souviens le plus de toute ma période militaire. Des odeurs. L’odeur de la terre après la pluie, l’odeur du blé après la récolte…

(Bruit d’une porte qui s’ouvre. Troisième-Homme entre, traînant le corps du professeur Dlatotkin)

… de la floraison dans les orangeraies… l’odeur des vaches… et puis vous savez, se lever tôt le matin…

Troisième-Homme (tout en tirant le cadavre) : Je le mets où ?

Le Commandant : Dans la cuisine, dans la cuisine.

(Troisième-Homme traîne son cadavre dans la cuisine)

Le Commandant (à Vivi) : Se lever tôt le matin, sortir de la chambre, respirer l’air pur, les arbres, la pelouse, ça vous galvanise un homme.

(Troisième-Homme revient)

Le Commandant (à Troisième-Homme) : Il y en a encore ?

Troisième-Homme : Le mari, c’est tout.

Le Commandant : Qu’est-ce que vous attendez ?

Troisième-Homme : Oui, oui, on y va.

(il sort. Bruit d’une porte qu’on ferme)

Le Commandant : Voulez-vous encore quelque chose ?

Vivi : Un café peut-être.

Le Commandant : Comment elle s’appelle déjà, celle-la ? (il appelle) Hé-ho ! Hé, vous, là-bas !

(un temps)

Hé-ho !

(entre Élishéva, suivie de Shmouel)

Un café pour madame, c’est possible ?

Élishéva : Je ne peux pas entrer dans la cuisine.

Le Commandant : Ça veut dire quoi, je ne peux pas ? On vous demande un café.

Shmouel : J’y vais.

(il entre dans la cuisine)

Le Commandant (à Élishéva) : Et débarrasser la table, ça non plus, vous ne pouvez pas ?

(Élishéva débarrasse la table)

Vivi : Merci.

(un temps)

Le Commandant : Allons faire un tour dans la pièce d’à côté, vous et moi, en attendant le café.

(ils sortent. Shmouel revient, Élishéva s’assied et pleure)


Scène 11 – Élishéva et Shmouel

 

Élishéva pleure amèrement. Shmouel s’approche d’elle et pose une main hésitante sur son épaule.

 

Shmouel : Tu peux partir si tu veux.

Élishéva : S’il t’arrivait quelque chose, je m’en voudrais toute ma vie de t’avoir laissé ici je ne vivrai dans un perpétuel remord.

Shmouel (la serre dans ses bras) : Élishéva, toutes les fois où j’ai été jouer et où je t’ai menti, toutes les fois où j’ai été jouer et j’ai perdu, je me disais, je vais faire un gros coup, un coup si gros qu’on pourra vivre tranquillement jusqu’à la fin de nos jours, que tu pourras t’acheter tout ce que tu voudras…

Élishéva (le coupe et le repousse) : Tu ne pensais qu’à toi.

(courte pause)

Shmouel : Ce n’est pas vrai.

Élishéva : Si.

Shmouel : Je pensais à toi.

Élishéva : Rien qu’à toi.

Shmouel : Je t’aime, je t’aime plus que tout au monde.

Élishéva : Oh, Shmouel, Shmouel, c’est un drôle d’amour que ton amour !

(le Commandant réapparaît)

Le Commandant : Excusez-nous, mais vous faites trop de bruit.

Shmouel (plus bas, mais furieux) : Quand tu me dis de ne pas jouer, je te hais.

(courte pause)

Élishéva : Tu sais ce qu’elle m’a demandé, notre fille, la semaine dernière ? Elle m’a demandé si ce qui était sorti de nous deux, c’était ça : cette étrange course après le fric.

Shmouel : Je l’aime aussi, notre fille, bien qu’elle ne m’ait pas apporté beaucoup de satisfaction, elle non plus. Des soucis, ça oui, de la frustration et de la déception.

Élishéva : Alors quoi, il n’y a que l’argent qui compte ?

Shmouel : Pas que l’argent.

Élishéva : Pas que l’argent ? Alors après quoi tu cours ?

Shmouel : Il y a quelques jours, j’ai rêvé que je te cherchais dans un labyrinthe de miroirs, je te trouvais, je me précipitais sur toi, et boum, je me cognais. En fait, tu étais derrière moi.

Élishéva : Tu me fais mal. Tu as repeint toute ma vie en noir.

Shmouel : Je voulais que tu sois heureuse.

Élishéva : Tu m’as rendue malheureuse !

Shmouel (pour lui-même) : Celui qui veut être heureux n’a pas intérêt à chercher sa femme dans un miroir.

(courte pause)

Élishéva : Shmouel.

Shmouel : Oui.

Élishéva : Tu comprends que si on ne part pas d’ici maintenant, tout de suite, on est foutus.

Shmouel : Pourquoi ?

Élishéva : Tu vas de nouveau perdre tout l’argent…

Shmouel : Je l’ai déjà perdu, la seule chose qui puisse m’arriver maintenant, c’est de le regagner.

Élishéva (lâche un rire désespéré) : Comment un homme si intelligent peut-il être si bête ! Tu vas continuer à perdre, tu perdras tout, ils t’arracheront la peau sur les os, et en plus, ils ne nous laisseront pas partir, on en a trop vu.

Shmouel : Mais moi, Élishéva, j’ai trop perdu, comment veux-tu que je m’en aille maintenant. La situation ne peut que s’améliorer, il ne reste plus rien pour l’aggraver.


Scène 12 – Félicien

 

La cave. Shmouel et Élishéva sont à côté de la table. Surgissent Plotnik et Troisième-Homme.

 

Plotnik : Où est le Commandant ?

(le Commandant émerge de la chambre, suivi de Vivi)

Troisième-Homme : Envolé.

Le Commandant : Ça veut dire quoi, envolé ?

Plotnik : Qu’il n’est plus là-bas. Il y était. Il n’y est plus.

Le Commandant (à Vivi) : On n’a qu’à attendre. (il s’approche de la table, prend de la vodka. À Vivi) Encore un petit verre ?

(coulisse de rideau. Entre le Présentateur)

Le Présentateur : Le professeur Eïni et le professeur Dlatotkin, bénie soit leur mémoire, nous ont sérieusement compliqué les choses. Nous sommes donc contraints d’arrêter le temps et de revenir une scène en arrière pour vous montrer comment notre Félicien s’est envolé. Nous revoilà donc au rez-de-chaussée.

(coulisse de rideau. L’appartement du Père. Félicien est allongé, la tête sur la chaise roulante. L’Adolescent apparaît de la chambre du fond)

L’Adolescent : Félicien.

(courte pause)

Félicien, levez-vous.

(Félicien lève la tête et contemple l’Adolescent)

Votre femme, celle que vous aimez, a été prise dans les rets d’un rêve complètement fou. Deux personnes vont venir pour vous tuer. Partez.

(Félicien se lève et s’apprête à fuir avec l’Adolescent. Bruit d’une porte qui s’ouvre. Ils s’arrêtent et battent en retraite dans le fond. Entrent Plotnik et Troisième-Homme)

Plotnik : Où est-il ?

Troisième-Homme : Ici. C’est obligé.

(musique. Commence alors une scène de course-poursuite, dans le genre des films burlesques. Les deux tueurs se séparent et cherchent Félicien dans l’appartement. Félicien et l’Adolescent essaient de sortir, mais à chaque fois, ils se heurtent à l’un des poursuivants, se cachent et rebelote, jusqu’à ce que, au bout d’un moment, Troisième-Homme tire un téléphone portable et compose un numéro. On entend une sonnerie off)

Plotnik (off) : Allô ?

Troisième-Homme : Allô Plotnik ? Tu es où ?

Plotnik (off) : C’est qui ?

Troisième-Homme : Troisième-homme. C’est qui…

Plotnik (off) : Ah, qu’est-ce qui se passe ?

Troisième-Homme : Tu es où ?

Plotnik (off) : Dans la salle de bains.

Troisième-Homme : Tu as trouvé quelque chose ?

Plotnik (off) : Je ne t’entends pas.

Troisième-Homme (raccroche) : Elle est où, la salle de bains ?

(il sort)

Plotnik (entre) : Allô ! Allô ! (à Félicien qui vient d’arriver) On n’entend rien. Eh, viens-là, toi…

(Félicien s’enfuit, Plotnik sur ses talons. La course poursuite reprend et se termine au moment où Plotnik et Troisième-Homme se retrouvent nez à nez)

Troisième-Homme : Il t’a échappé.

Plotnik : Il m’a échappé ?

(Troisième-Homme lui indique la porte d’un geste net)

Plotnik : Pourquoi tu cries ?

(ils sortent. Bruit d’une porte qui claque. Félicien et l’Adolescent émergent de leur cachette)

Félicien : Où est ma femme ?

L’Adolescent : Dans la cave.

Félicien : Dans la cave ? J’ai une idée, viens.

(ils sortent. Coulisse de rideau)

Le Présentateur : Et nous, nous les suivons. Le moment crucial approche. Félicien passe à l’attaque.

(Coulisse de rideau. La cave.

Plotnik et Troisième-Homme sont assis, Shmouel ramasse la vaisselle de la table, Élishéva est debout derrière lui, le Commandant et Vivi trinquent)

Le Commandant : Je me demande où a disparu votre mari.

(Shmouel sort dans la cuisine. On sonne à la porte. Un temps. Plotnik et Troisième-Homme se lèvent. Shmouel s’arrête)

Ouvre !

(Plotnik va ouvrir. Entre l’Adolescent. Il a une chaussure à la main. Plotnik apparaît derrière lui)

L’Adolescent (à Vivi) : Excusez-moi, elle est à vous, cette chaussure ?

Le Commandant : C’est qui, celui-là ?

Vivi : Un voisin, je pense.

L’Adolescent : Votre mari l’a trouvée et m’a demandé de vous la mettre au pied.

(l’Adolescent passe la chaussure au pied de Vivi. Shmouel revient de la cuisine)

C’est donc bien vous, la femme de Félicien.

Le Commandant : Bientôt sa veuve.

(Plotnik ricane)

Vivi : Où est mon mari ?

L’Adolescent : Il arrive.

Le Commandant (à Plotnik) : Va chercher le pistolet.

(Plotnik sort de la pièce. À l’Adolescent)

Où est-il ?

(il l’attrape par le cou)

Où est-il ?

(un temps)

L’Adolescent (détourne la tête) : S’il vous plaît, ne me soufflez pas dans la figure.

Le Commandant : Je pue ?

L’Adolescent : J’ai peur d’être contaminé.

Le Commandant : Par quoi ? Je ne suis pas malade. Contaminé par quoi ?

L’Adolescent : Par la mort.

(le Commandant le lâche. Entre Plotnik avec un pistolet enveloppé dans un linge. Il le déballe et le tend au Commandant)

Plotnik : Je vous préviens, il ne reste que deux balles.

Le Commandant : Ça suffira. Emmenez-le dans l’autre pièce et arrangez-vous pour qu’il vous dise où est le mari.

(Plotnik attrape l’Adolescent et le pousse vers l’autre pièce)

Plotnik : Il est où, ton copain ?

(Troisième-Homme vient à sa rescousse et tous deux entraînent l’Adolescent)

L’Adolescent (à Vivi) : Je veux voir la promesse qui se cache au-delà de la déception.

Vivi : Où est Félicien ?

L’Adolescent : Il arrive.

(Plotnik, Troisième-Homme et l’Adolescent sortent. On sonne à la porte)

Le Commandant : Shmouel, va ouvrir.

(Shmouel s’exécute, le Commandant sort le pistolet de sa poche. Bruit d’une porte qui s’ouvre et se referme. Shmouel revient)

Shmouel : Il n’y a personne.

(courte pause)

Le Commandant : Votre mari fait le malin.

(de la pièce d’à côté, on entend des coups et un cri étouffé de l’Adolescent)

Plotnik (off) : Où est-il ?

(encore un coup et un cri, moins discrets)

Où ?

Le Commandant : Plotnik !

(Plotnik entre)

Plotnik : Oui ?

Le Commandant : Mets de la musique.

Plotnik : Je n’ai que ce vieux disque.

Le Commandant : Ça ira.

(Plotnik ressort. De la chambre on entend de nouveau des coups et des cris)

Le Commandant : Vous dansez ?

Vivi : Pourquoi pas ?

Le Commandant (à Shmouel et Élishéva) : Vous pouvez nous dégager la piste ?

(Shmouel pousse la table et les chaises sur le côté, le Commandant s’approche de Vivi. On entend des cris venant de l’autre pièce)

Alors la musique, ça vient ?

Plotnik (off) : Ça vient, ça vient.

(s’élèvent alors les sons de la chanson : Crois-moi un jour viendra, interprétée par Yafa Yarkoni. C’est un vieux disque, qui grésille. Le Commandant et Vivi dansent. Ce faisant, Vivi heurte Élishéva, qui prend son visage dans ses mains)

Vivi : Je suis complètement saoule.

(dans l’autre pièce, les cris continuent. Plotnik réapparaît)

Plotnik (à Shmouel) : Elle s’appelle comment ?

Shmouel : Élishéva.

Plotnik (à Élishéva) : Élishéva, s’il vous plait, venez voir un instant.

(Élishéva le suit dans l’autre pièce d’un pas hésitant)

Le Commandant (tout en dansant) : C’est qui, ce gamin que votre mari nous a envoyé ?

(Élishéva ressort de la pièce, elle est en sous-vêtements, terrorisée et éclate en sanglots)

Shmouel : Élishéva !

(Shmouel se précipite vers elle et essaie de la prendre dans ses bras. Elle le repousse. Plotnik émerge)

Le Commandant : Qu’est-ce qui se passe ?

Plotnik : Je vous présente la nouvelle femme de Shmouel.

(Troisième-Homme pousse devant lui l’Adolescent qui porte les vêtements d’Élishéva)

Plotnik (à Shmouel) : Elle s’appelle comment, tu as dit ?

Troisième-Homme : Élishéva, elle s’appelle Élishéva. Allez ma poule, danse avec Shmouel.

(Shmouel essaie à nouveau d’étreindre Élishéva)

Plotnik : Shmouel, on te dit de danser avec celle-la.

(Plotnik s’approche de Shmouel, l’écarte d’Élishéva et le pousse vers l’Adolescent. Shmouel reste comme paralysé, puis s’écroule, sans connaissance)

Élishéva (se précipite vers lui) : Shmouel !

(tous suivent du regard la chute de Shmouel. Plotnik s’approche de l’Adolescent)

Plotnik (l’attire à lui) : Bon, puisque personne ne veut danser avec toi, Élishéva, je vais le faire.

(de force, il oblige l’Adolescent à danser avec lui, et en profite pour le gifler, le frapper et crier : où est-il ? ». Troisième-Homme et le Commandant applaudissent)

Le Commandant (à Troisième-Homme) : Arrête la musique.

(Troisième-Homme sort, la musique cesse. Le Commandant s’approche de l’Adolescent qui gît à terre)

Si ça fait pas mal au cœur ! Et tout ça pour quoi ? Dis-nous où il est et va-t’en.

(Troisième-Homme revient et, avec Plotnik, s’approche de l’Adolescent)

L’Adolescent (sourit difficilement) : Par delà les montagnes de linge sale.

Le Commandant : Hein ?

L’Adolescent : Par delà les collines de vaisselle dans l’évier.

Le Commandant (à Vivi) : Vous comprenez ce qu’il raconte ?

Vivi (s’approche) : Qu’est-ce que tu as essayé de voir ? Quelle promesse ? Quelle déception ?

(Shmouel commence à revenir à lui, Élishéva l’entraîne vers la porte)

L’Adolescent : J’ai essayé de vous voir à vingt ans, quand vous êtes tombée amoureuse de Félicien, votre mari.

Vivi : Et qu’as-tu vu ?

L’Adolescent : Rien. Il y avait de la fumée dans la cuisine et ça cachait tout.

Plotnik : Qu’est-ce qu’il raconte ?

Troisième-Homme : Je n’ai pas compris.

L’Adolescent (à Vivi) : On vous attend pour le dîner.

Le Commandant : Il en a, du culot.

L’Adolescent : Votre mari, son père, vos parents… Votre premier anniversaire de mariage.

(sonnerie à la porte. Un temps. Shmouel et Élishéva se figent)

Le Commandant (à Plotnik) : Va ouvrir.

(il dégaine à nouveau. Bruit d’une porte qui s’ouvre. Puis se referme. Plotnik revient)

Plotnik : Personne.

Le Commandant (en souriant) : Il essaye une feinte.

Élishéva : Je le ramène à la maison.

(Plotnik lui barre le chemin)

Laissez-nous sortir !

(Plotnik regarde le Commandant)

Le Commandant : Laisse-la sortir.

(Plotnik se pousse. Élishéva conduit doucement Shmouel)

Élishéva : Viens, doucement. On s’en va.

(ils avancent lentement vers la porte. Le Commandant donne le pistolet à Troisième-Homme et lui fait signe de les suivre. Troisième-Homme sort. L’Adolescent se relève et prend son visage dans ses mains. On entend un coup de feu suivi d’un cri d’Élishéva et de sanglots. Troisième-Homme revient et rend le pistolet au Commandant)

Le Commandant (à Vivi) : Excusez-moi. Cette histoire devient un peu crade. Ce n’était pas prévu comme ça. (à Plotnik et à Troisième-Homme) C’est que je suis en train de me battre pour l’amour de Vivi. Y a-t-il une guerre plus juste ?

(on sonne à la porte)

Le Commandant : Lancez-vous à ses trousses, poursuivez-le, attrapez-le, au dernier étage, dans la cour, ne revenez pas sans lui.

Plotnik et Troisième-Homme : À vos ordres, mon commandant.

(ils sortent. Bruit d’une porte qui s’ouvre et se referme. Et soudain, on entend une fenêtre qui se brise)

Le Commandant (à Vivi) : Il essaye une incursion par la fenêtre de derrière.

(il tourne le pistolet vers l’Adolescent) File dans la chambre et ferme la porte derrière toi.

(l’Adolescent obéit tandis que le Commandant sort dans la direction du bruit. Apparaît Félicien, la main bandée, blanc comme un linge, tout tremblant)

Félicien : Me voilà. Je me suis blessé avec le carreau. (Élishéva réapparaît, toujours en sous-vêtements, les mains pleines de sang.

Un temps.

Félicien (à Vivi) : Viens à la maison.

(courte pause)

Viens.

(un temps. Vivi remonte vers le fond de la scène, dans la direction où est sorti le Commandant. Félicien l’attrape et l’entraîne à l’écart)

Qu’est-ce que tu fais ?

(un temps. Il s’assied à côté d’Élishéva)

Tu veux m’éliminer ? Tu as payé quelqu’un pour m’éliminer ? (à Élishéva) Elle m’a envoyé des tueurs. (à Vivi) Quelle drôle d’idée. Nous sommes mariés. (courte pause, à Élishéva) Elle ne parle jamais, ne dit jamais rien, comment savoir ce qu’elle a dans la tête.

Vivi (presque pour elle-même) : Elle ne dit jamais rien, vraiment… c’est toi qui es sourd !

Félicien (à Élishéva) : Quoi ? (à Vivi) Tu veux divorcer ? Il y a des manières plus conventionnelles de le faire. Tu veux qu’on divorce, c’est ça ?

Vivi : Ne me fais pas de scènes devant tout le monde.

Félicien : Pourquoi ne m’as-tu pas parlé ? Pourquoi ne pas m’avoir dit, Félicien, je veux qu’on se sépare ?

Vivi : Je te demande de ne pas crier.

Félicien : C’est une raison pour tuer quelqu’un ?

Vivi : Arrête de pleurnicher.

Félicien : Pleurnicher ! Elle a envoyé la moitié de la mafia à mes trousses ! Elle a oublié tout le…

(Élishéva le fait pivoter vers Vivi)

Tu as oublié toutes les nuits où, main dans la main, nous avons fait le tour du paté de maisons, tu me disais que j’étais le plus grand amour de ta vie…

Vivi : Mais de quoi tu… Non, vraiment, Félicien, écoute…

Félicien : Laisse-moi finir. Je ne t’ai pas interrompue, ne m’interromps pas.

Tu veux tuer tous les… tous les… Tous les poèmes que je t’ai écrits ? Tous les petits mots que je t’ai laissés sur le frigo ? Toutes les nuits d’hiver qu’on a passées, couchés sous la couette, à trembler de froid et à pouffer de rire ? Et le nounours que je t’ai acheté, et le jour de notre  mariage et tous nos voyages, tu te souviens du soir où nous nous sommes perdus à Paris, dans ce quartier obscur et effrayant ? Tu as oublié le petit chat que tu as ramené à la maison ? Où iront tous les baisers que nous nous sommes donnés, toutes les tasses de café que je t’ai apportées au lit… toutes nos bagarres… Mais c’est un crime contre l’humanité ! Tu sais ce que tu fais ?

Vivi (tristement) : Quant à toi, tu donnes un peu dans la démagogie, non ? Tout ça, les poèmes, les nuits, Paris, les chats, bon, ça va, je connais. (à Élishéva) Toutes ses petites réactions, ses rires, ses blagues, son corps. (à Félicien) Je connais ton corps par cœur. Il faut aller de l’avant, tu peux me comprendre, toi aussi, je veux être heureuse. (à Élishéva) Qu’est-ce qu’il est égocentrique ! (à Félicien) Va donc jeter un œil dans le couloir.

(Félicien s’exécute et revient, affolé)

Félicien : C’est quoi, ça ? Mon Dieu ! Un cadavre !

Élishéva : C’est mon mari Shmouel, bénie soit sa mémoire.

Vivi : C’est un homme qui a trahi sa femme.

Élishéva : Pas si vite…

Félicien : Mais moi je ne t’ai pas trahie. Je ne t’ai jamais menti.

Vivi : Ce n’est pas tout à fait exact. Tu as trouvé les chaussures que j’avais laissées dans la cour et dans les escaliers et tu t’es dit, tiens, elles appartiennent sans doute à une super nana. Je le sais, tu sais que je le sais, et moi, je sais que tu sais que je le sais. Tu t’es dit, je vais trouver le pied qui va avec la chaussure, et avec un peu de chance la cuisse suivra et après, ce sera le cœur. Et même si tu ne m’as pas vraiment trompée, la vraie tromperie  allait venir.

Élishéva (à Vivi) : Je peux vous dire quelque chose ?

Vivi : Attendez un instant.

Élishéva (à Vivi) : Vous faites une grave erreur. De compréhension.

Vivi : Qu’est-ce qu’elle me veut, celle-là ?

Félicien : Tu devrais l’écouter. C’est une femme qui a de l’expérience.

Élishéva : L’amour, c’est comme une montagne sur laquelle on décide de grimper. Avez-vous déjà vu un alpiniste qui dit au milieu de son ascension, non, cette montagne ne me plaît plus, je change ? L’amour, on le choisit une fois. Et une fois qu’on l’a choisi, on ne le quitte plus. Vivi, vous entendez ce que je vous dis – on ne le quitte plus. S’il le faut, eh bien, comme l’alpiniste, on y laisse sa peau. Vous avez compris ?

Vivi : Et le bonheur ?

Élishéva : Je vais vous dire ce qu’il en est, du bonheur. J’étais mariée vingt-cinq ans avec l’homme qui est couché là-bas, qui m’a trahie, m’a menti, m’a fait chier toute ma vie, et à l’instant où j’ai entendu le coup de feu, en une seconde, toute ma colère s’est envolée. Il n’en est rien resté. Mais quand j’ai voulu le prendre dans mes bras, quand je me suis penchée sur lui – il n’avait plus de pouls. Alors, et c’est pour vous que je le dis, n’attendez pas que la mort vous ouvre les yeux. (elle pleure) Il me manque tellement, toutes ses petites réactions, ses rires, ses blagues, son corps que je connaissais par cœur. Vous savez pourquoi j’étais en colère ? Parce que je voulais être heureuse. Et je vais vous dire encore une chose, petite gamine capricieuse et idiote que vous êtes : il n’y a rien qui nous a rendus tous les deux plus malheureux que la volonté d’être heureux. Vous voulez le bonheur ? Peut-être devrais-je dire la félicité ? (elle indique Félicien) Il est là.

Le Commandant (apparaît par derrière, le pistolet au poing) : Que personne ne bouge ! (à Élishéva) Allez dans l’autre pièce.

Élishéva : Je ne veux pas. Vous pouvez me tirer dessus.

Le Commandant (s’approche d’elle, en la mettant en joue) : Vous avez de la chance. Il ne me reste qu’une balle et je la garde pour le mari.

Félicien (à Vivi, tout bas) : Je n’ai pas peur de lui. J’ai peur de toi. (courte pause) Soudain, je n’ai pas peur de mourir. J’ai peur de ce qui est mort.

(l’Adolescent apparaît sous sa forme d’ange)

Félicien (à Vivi) : Viens à la maison.

Vivi : Félicien.

Félicien (sans quitter Vivi des yeux) : Oui.

Élishéva (à Félicien) : Vous commencez à escalader la montagne.

Félicien (même jeu) : Je sais.

(il s’approche de Vivi)

Le Commandant : Ne bougez pas.

Félicien : Je n’ai pas peur. Je n’ai pas peur.

Le Commandant : Stop.

Félicien : Viens à la maison.

(s’approche de Vivi)

Vivi : Félicien, arrête-toi, il va te tuer.

Félicien : Je t’aime.

(courte pause)

Vivi : Ça fait longtemps que je n’ai pas entendu ces mots…

Félicien : Maintenant tu les entends.

Vivi : Arrête-toi, s’il te plait, arrête-toi.

Félicien (s’approche) : Je te ramène à la maison, et rien ne m’arrêtera. Viens, on rentre.

Le Commandant : Si vous la touchez, vous êtes mort.

Vivi (prend son visage dans ses mains) : Félicien !

(Félicien lui tend les bras, le Commandant tire, Félicien s’écroule. L’Adolescent sort. Vivi se penche sur le cadavre et lui caresse la tête)

Vivi : Mon Félicien, mon bonheur…

(l’Ange plane lentement au-dessus d’eux)

Élishéva : « Et la mort galope à cheval dans le ciel. »

(noir)


Épilogue – le dîner

 

Vivi est endormie devant la table dressée. Des flammes sortent de la cuisine. Bruit d’une porte qui s’ouvre et se claque. Vivi se réveille, entre le Réparateur.

 

Le Réparateur : Ça y est, je vous ai arrangé la parabole, vérifiez.

(Vivi appuie sur la télécommande. De la télévision s’échappe la musique de fin d’un film hollywoodien)

Vivi : Le film vient de se terminer.

(elle éteint la télévision)

Le Réparateur : Pardon de vous le dire, mais j’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui brûle.

Vivi (sursaute) : Ma soupe !

(elle se lève et court dans la cuisine)

Le Réparateur : Pourtant, ça sent drôlement bon.

Vivi (réapparaît) : Je pense que j’ai brûlé ma soupe.

Le Réparateur : C’est pas grave, de la soupe brûlée, ça reste de la soupe, non ? C’est mieux qu’un grec avec des frites.

Vivi (revient) : Qu’est-ce qu’il est tard ! Ils vont tous arriver d’un instant à l’autre.

(elle retourne dans la cuisine)

Le Réparateur : Croyez pas que j’essaie de me faire inviter à dîner, surtout que même si vous m’aviez invité, je suis presque sûr que j’aurais pas pu accepter parce que je pense que j’ai peut-être encore une réparation, remarquez, dans le coin, justement…

(courte pause. Vivi revient rapidement, pose un saladier sur la table et ressort en courant)

Moi, je suis comme les médecins d’avant. Ils venaient, soignaient et repartaient. Sauf que moi, je soigne les télés, mais je suis un médecin quand même.

(courte pause. Vivi revient avec une corbeille de pain et une cruche d’eau, les pose sur la table, ressort. Bruit d’une porte qui s’ouvre et se referme. Entre Félicien)

Félicien : Bonsoir.

(le Réparateur et Félicien se serrent la main)

Le Réparateur : Bonsoir, bonsoir. Vous êtes monsieur Boganim, je présume ?

Félicien : Presque. Je suis le voisin du dessous.

Le Réparateur : Ah, je suis aussi intervenu chez vous. C’est qui, en bas, votre père ?

Félicien : Exactement.

(entre Vivi, avec un plat supplémentaire)

Vivi : Le dîner est prêt. (au Réparateur) Je vous dois quelque chose ?

Le Réparateur : Non, tout est compris dans l’assurance.

(Vivi ressort)

Félicien (en direction de la cuisine) : Excuse-moi si j’arrive en retard, mais il y avait un emmerdeur au bureau qui ne décollait pas.

Le Réparateur : Je connais ça. Parfois, quelqu’un entre chez vous pour un petit problème et il s’incruste, il s’incruste…

Félicien : Eh oui… (vers la cuisine) Quelque chose a brûlé ?

Le Réparateur : Oui, la soupe.

(Vivi entre avec des couverts)

Vivi : Non, non, tout va bien.

(elle commence à dresser la table)

Le Réparateur : Bon, j’y vais.

(courte pause)

Ça m’a ouvert l’appétit tout ça. Je vais aller me taper un grec.

(courte pause)

Bon, eh bien, merci.

Vivi (se tourne vers lui) : C’est nous qui vous remercions.

Le Réparateur : À bientôt.

Vivi et Félicien : Au revoir.

Le Réparateur : S’il y a des problèmes, n’hésitez pas, vous avez mon numéro.

Vivi : Oui, oui.

Le Réparateur : Au revoir.

(il sort. Félicien s’assied à table)

Félicien : Tout est prêt ?

Vivi : Tout est prêt.

(elle sort)

Félicien (renifle, pour lui-même) : Ça sent quand même le brûlé.

(on sonne à la porte)

Vivi (off) : Entrez !

(Bruit d’une porte qui s’ouvre et se referme. Entre le Père, un bouquet de fleurs à la main)

Félicien : Papa !

Le Père : Bonsoir.

Félicien : Vivi, mon père nous a apporté des fleurs.

(Vivi apparaît)

Vivi : Bonsoir.

Le Père : Bonsoir…

(elle embrasse le Père et lui prend les fleurs)

Quel beau bouquet ! Je vais le mettre dans l’eau.

(elle sort)

Le Père (renifle) : Il y a quelque chose qui brûle ?

Félicien : Aucune importance.

(on sonne à la porte)

Vivi (off) : Entrez !

(Bruit d’une porte qui s’ouvre et se referme)

Félicien : Tes parents !

(entrent Shmouel et Élishéva, Shmouel tient une bouteille de vin)

Shmouel (au Père) : Bonsoir.

Élishéva : Bonsoir !

(la suite du dialogue s’entremêle. Élishéva embrasse le Père de Félicien sur les deux joues)

Félicien : Je vous présente mon père, et voilà la mère de Vivi, Élishéva…

(ils se serrent la main)

Élishéva : Enchantée.

Le Père : Enchanté.

Félicien : Le père de Vivi, Shmouel…

Shmouel : Enchanté.

Le Père : Enchanté.

(rires. Élishéva embrasse Félicien sur les joues et le serre dans ses bras)

Élishéva : Mon petit Félicien.

Félicien : Élishéva.

Shmouel (renifle) : Il y a quelque chose qui brûle ?

Le Père : Je ne sens rien.

(apparaît Vivi)

Vivi : Papa… (elle embrasse Shmouel) Je te présente, le père de Félicien.

Tous : Ça y est, on a déjà fait connaissance…

(Vivi prend la bouteille de vin des mains de Shmouel. Elle embrasse Élishéva) Maman… (elle l’entraîne dans la cuisine) Je pense que j’ai laissé brûler la soupe.

Shmouel (à Félicien) : Après le repas, on tape le carton ?

Félicien : Bien sûr, quelle question.

(Vivi et Élishéva reviennent, Élishéva tient une marmite bouillante de soupe)

Élishéva : C’est parfait, la soupe. (aux hommes) Asseyez-vous, allez, ça va refroidir.

(tous prennent place autour de la table, Élishéva et Vivi servent la soupe dans les assiettes)

Félicien : Avant de commencer, Vivi et moi avons quelque chose à vous dire.

Tous : Ah-ah…

(courte pause)

Félicien (à Vivi) : Tu veux leur dire ?

Vivi : Vas-y toi.

(courte pause)

Félicien : Vivi et moi avons décidé de nous installer ensemble.

Tous : Bravo !

Félicien : Et nous envisageons… de nous marier.

Tous : Félicitations ! Il était temps !

(Shmouel serre la main du Père)

Shmouel : Félicitations.

Le Père : De tout cœur. De tout cœur.

Shmouel : Je savais bien qu’il fallait apporter du vin.

Félicien : Vivi, va chercher la bouteille.

(Vivi sort)

Élishéva : Vivi, ma chérie, il n’y a pas de sel sur la table.

Vivi (off) : Je le rapporte.

Félicien : Et rapporte aussi le tire-bouchon.

Vivi (off) : D’accord !

Le Père : Vivi, il me manque une cuiller.

Vivi (off) : J’en rapporte une.

Élishéva (embrasse Félicien) : Félicitations, Félicien.

Félicien : Merci, merci beaucoup.

(Vivi revient de la cuisine, elle n’a qu’une chaussure)

Vivi : Le vin.

Félicien : Je vais servir.

(ils boivent)

Élishéva : Vivi, pourquoi est-ce que tu te promènes avec une seule chaussure ?

Vivi : Oh !

(tous regardent ses pieds)

Le Père (rit) : Manque une chaussure.

Shmouel (rit) : Tu n’as qu’une chaussure.

Vivi : Je me suis tellement dépêchée… j’ai dû la perdre dans la cuisine.

Élishéva : La soupe refroidit.

(Vivi se dirige vers la cuisine. Les autres se réinstallent autour de la table. Vivi tourne la tête vers la porte d’entrée. On sonne. Elle sourit)

Vivi : Entrez !

(tous tournent la tête vers Vivi puis vers la sonnerie. Bruit d’une porte ouverte puis refermée. Une grande lumière passe sur le visage de Vivi. Noir)

 

FIN